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Théologie orthodoxe et Modernité


Notes prises à partir d’une conférence donnée par Georges Nahas, vice-président de l’université de Balamand (Liban) à des membres du Festival de la Jeunesse Orthodoxe et à des membres du Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe du patriarcat d’Antioche, le 06/09/09 à Balamand

La problématique :

-  Est-ce qu’il y a contradiction entre la théologie orthodoxe et la Modernité ?
-  Est-ce qu’un tiraillement existe vraiment entre la Tradition et la Pensée Moderne ?
-  Est-ce que l’Orthodoxie est faite pour un témoignage qui dépasse dans ses fondements le temps et l’espace ?

Théologie orthodoxe : quelle définition ?

C’est une fausse problématique. Il y a souvent confusion entre le Message et les messagers : le message est stable et doit garder sa limpidité ; les messagers sont des « annonciateurs » passagers et limités. La théologie orthodoxe est la façon dont le Message est traduit dans la Prière, pour le service du Monde, par le Langage propre au Temps et au Lieu du Témoignage. La confusion entre Message et messagers induit les erreurs suivantes :
-  Donner une valeur d’absolu à ce qui ne l’est pas
-  Relever au rang du message ce qui n’en est qu’une traduction temporaire et personnelle
-  Remplacer le fond par les formes L’Eglise en tant que communauté des fidèles à travers le temps se doit de faire la différence entre ces deux constituants complémentaires mais non égaux en valeur.

Modernité, Histoire et Pensée

La modernité est une notion relative qui dépend :
-  de la dimension historique
-  de la dimension conceptuelle
-  de la dimension sociale. Au 20e siècle, la notion de modernité est devenue une notion philosophique ; on parle de nos jours de pré-modernisme, de modernisme et de post-modernisme. Dans son essence, la question tourne autour du rôle de la pensée humaine dans l’évolution de l’Humanité. C’est pourquoi, les essais de diabolisation de la modernité et/ou de la pensée sont anachroniques et ne peuvent avoir de fondement dans la théologie orthodoxe. La modernité est indépendante de l’Eglise, mais celle-ci doit en tenir compte. Il ne s’agit pas de tout accepter, mais il ne faut pas non plus tout diaboliser. Cela soulève trois questions interdépendantes :
-  Doit-on dénigrer le rôle de la Pensée en prenant la Révélation comme prétexte ?
-  Peut-on dénigrer le rôle de la Pensée au nom de la théologie ?
-  Une intégration entre Pensée et Théologie est-elle possible à partir de la Tradition orthodoxe ? Du point de vue orthodoxe, les réponses à ces questions ne peuvent découler que d’une compréhension approfondie de la théologie et d’une connaissance objective des questionnements de la Pensée moderne. Tout essai réductif risque d’avoir des conséquences néfastes sur le témoignage chrétien. D’où la question de savoir quels sont les impératifs qui peuvent permettre à la théologie orthodoxe de rendre compte de l’amour de Dieu pour le Monde et l’imminence de sa Présence ?

Quelques réflexions sur la théologie orthodoxe :

Théologie orthodoxe et vie en Christ

Il n’y a pas de théologie dans l’Orthodoxie qui ne soit inhérente à la croissance des personnes et de la communauté dans le Christ. Le chant du baptême est très révélateur dans ce sens. L’apport de la théologie n’est pas un apport ajouté comme un produit de luxe. La théologie est là pour aider croyants et Eglise à mieux assumer le fait qu’ils sont des « christophores ». Ainsi, TOUT baptisé est potentiellement appelé à croître dans le Christ tout en assumant sa vie et les conditions dans lesquelles il évolue. La Vie en Christ perd son sens si c’est une vie à laquelle sont appelés uniquement des élus. Cela va à l’encontre de la notion de « Salut » comme elle est défendue par la tradition orthodoxe. C’est pour cela que le chrétien ne peut pas se soustraire au monde, et donc ne peut pas fuir la modernité ; elle est, au contraire, lieu de témoignage, occasion de vivre sa foi et horizon pour valoriser la présence de Dieu dans le monde. Dans l’Eglise orthodoxe, il n’y a pas d’élus, pas de séparation entre Eglise enseignante et Eglise enseignée : nous sommes tous appelés à témoigner dans l’Eglise.

Théologie Orthodoxe et Dimension Communautaire

Un autre aspect fondamental de la théologie orthodoxe est son aspect communautaire. A l’encontre des théologies latine et protestante (la première étant une théologie « descendante » et la seconde une théologie « individualisante »), la théologie orthodoxe est basée sur l’interaction entre les personnes et la communauté dans un esprit de communion. La Conscience de l’Eglise est le gage de la pérennité de la Présence de Dieu dans le monde. C’est cette dialectique continue qui fait que :
-  les individus gardent leur spécificité et engagent la communauté à mieux assumer ses responsabilités ;
-  et la communauté reste garante par son jugement et sa sagesse que ses membres respectent l’essence de la Foi et de la Tradition. C’est pour cela que la notion synodale de « Sobornost » est inhérente à la Praxis orthodoxe. Cette dimension communautaire prend plus de valeur dans un monde moderne, dont les limites se rétrécissent et qui a de plus en plus besoin de développer les liens de communication. Les chrétiens vivent et témoignent dans un espace sécularisé mais pas nécessairement en position d’adversité : la vision dialectique de la dimension communautaire donne alors :
-  aux individus la possibilité de se ressourcer dans les fondements de la Foi dont la Communauté est la garante ;
-  à la Communauté de rester présente dans le monde et alerte à ses besoins par le biais des croyants qui y témoignent leur foi. L’individualisme défendu par des théories philosophiques modernes (basées parfois sur des approches théologiques occidentales) est diamétralement opposé à cette vision orthodoxe.

Théologie orthodoxe et témoignage

Une troisième dimension inhérente à la théologie orthodoxe est que le fait de la Rédemption est incontournable. La Rédemption n’est pas pour les orthodoxes un simple événement historique, mais un dogme de foi et donc de vie : ne pas témoigner équivaut à ne pas croire. Tel est le grand dilemme actuel de l’Orthodoxie. Ceci est aussi vrai pour la Communauté que pour ses membres :
-  les membres doivent pouvoir lier leur vie à leur foi et être capable d’en rendre compte ;
-  la communauté doit elle aussi être une communauté qui témoigne dans ses actes tout en étant la conscience de ses membres dans leur praxis. Il est dommage que certains milieux orthodoxes réduisent le fait du témoignage à la seule vie liturgique de l’Eglise. Tout en étant profondément liturgique, la vie de l’Eglise n’en est pas moins biblique. Et dans ce sens, elle se doit de traduire aujourd’hui, maintenant, et dans les conditions du monde et de l’homme actuels, le message évangélique. Le propre de la théologie orthodoxe réside dans sa défense de l’Unité trinitaire à travers sa Vision d’elle-même et de ses membres :
-  l’individu est appelé à être totalement « intègre » dans toutes ses dimensions, à l’image de la Trinité ;
-  la communauté doit elle aussi être « intègre » dans sa vie (à l’image du Christ incarné dont elle continue le Message), afin que sa face visible soit révélatrice de la force qui est en elle (celle du Saint Esprit) et par laquelle elle reconnaît le Père comme étant la Source de tout bien dans le monde.

* L’Eglise est responsable du monde : cette responsabilité est un devoir divin * L’Eglise orthodoxe possède dans sa théologie les bases nécessaires pour être un interlocuteur valable de la Modernité * C’est à l’Eglise, en tant qu’« annonciatrice », d’aller au-devant du monde pour lui faire passer le message de Vie.

Quelques problématiques de la Modernité

Y-a-t-il un dénominateur commun ?

A partir du siècle des Lumières et du fameux « je pense donc je suis » de Descartes, un individualisme à outrance s’établit dans la pensée moderne, auquel n’est pas étranger la théologie protestante. D’un autre côté, les « magister dixit » de la théologie latine sont remises en question surtout après la Révolution française qui proclame dans les Droits de l’Homme un nouveau registre de commandements. L’Eglise d’Orient sous pression partout où elle est majoritaire ne pouvait faire part de sa spécificité et faire entendre un son de cloche chrétien différent. D’autre part, on a pu enregistrer les macro phénomènes suivants :
-  le développement des Sciences exactes et appliquées à partir du 20e siècle avec la remise en question de certains fondements éthiques ;
-  l’absence d’espace de communication entre le Monde en cours de modernisation et les Eglises ;
-  la fin du 20e s. a vu la naissance de l’informatique et la Révolution des communications, ce qui redonna à l’Homme une stature planétaire. Les Eglises (surtout l’Eglise orthodoxe) n’ont pas fait évoluer en parallèle leur discours. Quand ils l’ont fait, ils l’ont fait en réaction à – et non pas en harmonie avec – l’Evolution du monde moderne. C’est pourquoi toutes les problématiques actuelles de la Modernité semblent avoir pour dénominateur commun :
-  la confusion philosophique entre « personne » et « individu », faisant de l’individu une fin en soi indépendamment de son milieu, de sa communauté et du monde ;
-  la primauté donnée à tout ce qui est quantifiable (donc visible et mesurable) au détriment de ce qui est qualitatif (donc lié à la nature des choses et à leur valeur) ;
-  l’importance relative donnée ici ou là au discours religieux le confine dans ce qui est proprement intrinsèque aux religions ;
-  le retour au sacré, dont on parle ici ou là, n’est pas dans le sens de l’intégration, mais dans celui de l’intérêt intellectuel ou piétiste que certaines communautés occidentales ont connu ;
-  certaines approches optent pour un discours législateur (comme les fatwa), qui se trouve aux antipodes de l’approche orthodoxe et qui verse dans l’intégrisme.

Quelques cas

Personne et société

La notion de « Droit » a fait son apparition avec les révolutions américaine et française. Le 20e s. a vu la publication d’une série de chartes sur les droits. Malgré l’importance de ces textes, on ne peut pas ne pas faire remarquer la préséance qui y est donnée au « droit » face à la notion de « devoir » ou de responsabilité. De plus, la triangulaire française Liberté-Egalité-Fraternité est en fait à remettre en cause :
-  Quelle liberté a l’individu dans le cadre sociétal et comment cette liberté est-elle liée à la notion de responsabilité ?
-  Quelle égalité prôner dans un monde où les sociétés sont multiples et non harmonieuses intrinsèquement ?
-  Quelle fraternité existe dans un monde divisé par la pauvreté, la lutte des classes, l’absence de critères humains de responsabilisation ?

De telles questions sont rarement posées dans un monde politisé à outrance et régi par les seuls intérêts économiques. Le bât blesse à 2 niveaux :
-  d’une part, l’individu considère que son identité s’affirme « contre » l’autre ; c’est pourquoi il insiste sur ses droits et minimise l’importance de ces responsabilités ;
-  d’autre part, la société a vis-à-vis d’elle-même un regard individualiste eu égard aux autres sociétés et normatif vis-à-vis de ses membres, ce qui se traduit par ses antagonismes externes et internes. Là encore, les approches chrétiennes ne sont pas identiques :
-  alors que la théologie protestante se suffit de l’individualisme comme principe à la base même de sa théologie ;
-  la théologie latine opte pour un discours ambigu qui historiquement a connu beaucoup de changements et dans lequel la personne humaine est réduite à une dimension réceptive ;
-  la théologie orthodoxe défend clairement la notion de personne dans une approche anthropologique, hélas très peu connue et encore moins vécue.

Il n’empêche que la théologie orthodoxe propose de facto une triangulaire de remplacement basée sur le principe de l’incarnation. Ceci n’est pas en opposition avec le contenu, mais en complément au niveau des actes :
-  la liberté n’a de valeur que dans le cadre de la Responsabilité qui en crée les limites
-  l’Egalité n’a de valeur que dans l’Amour qui accepte cette égalité et la rend effective dans la vie
-  la fraternité n’a de valeur que dans le Service qui la matérialise au quotidien. D’un point de vue orthodoxe, personnes et société sont appelées à donner la même importance aux triangulaires :
-  Liberté-Egalité-Fraternité
-  Responsabilité-Amour-Service (c’est une devise que l’Eglise devrait adopter pour elle-même)

Ethique et morale

Une question fondamentale qui pourtant n’est posée qu’en filigrane dans la pensée moderne et dans la pensée religieuse est celle de l’Ethique, dans ses relations avec les normes et les valeurs :
-  est-ce que l’éthique est synonyme de Morale ?
-  est-ce que les normes remplacent les valeurs ?
-  y-a-t-il un absolu à défendre dans le discours de l’Ethique ? Au nom de la liberté de l’individu, la Modernité est pour la relativisation de l’approche. L’aspect social est mis en valeur pour créer un cadre juridique beaucoup plus que pour donner des éléments de réponse. Plusieurs cas de figure de la pensée moderne ne peuvent être discutés que dans le cadre de cette opposition ; par exemple :
-  la notion de Justice quand elle est mise en parallèle avec le Légal crée une opposition entre Ethique et Morale
-  la notion de Démocratie quand elle est mise en parallèle avec la notion de « rightness »
-  la notion de Propriété quand elle est mise en parallèle avec celle du Bien commun.

Le problème réside justement dans le fait que :
-  l’Ethique est devenue synonyme de Morale, à cause de l’individualisation de la pensée
-  les normes ont remplacé les valeurs à cause du matérialisme ambiant.

La pensée religieuse occidentale a deux choix très opposés :
-  la théologie latine plaide pour une approche juridique à partir de la casuistique
-  la théologie protestante plaide pour une approche basée sur une morale individuelle au nom de la liberté de la personne. La théologie orthodoxe se refuse clairement à toute prise de position qui rendrait impossible une flexibilité qui tiendrait compte des situations et considérations en cause. Est-ce une position de faiblesse dans le cadre de la théologie orthodoxe ? Oui et non. C’est une position de faiblesse quand cette « économie » n’a pas de critères. Cela (et c’est le cas aujourd’hui) donne l’impression que l’Eglise orthodoxe :
-  n’a rien à dire au monde d’aujourd’hui et n’a pas développé un discours de dialogue avec la modernité
-  se résume à une Eglise piétiste dans laquelle la Praxis est en contradiction avec son discours sur l’Incarnation. C’est une position de force à deux conditions complémentaires :
-  si l’Eglise orthodoxe développe un processus de réflexion continue sur les problèmes d’Ethique concernant le monde d’aujourd’hui ;
-  si l’Eglise orthodoxe développe des pratiques d’encadrement (à tous les niveaux) qui mettent en relief la réalité de son suivi des intérêts des personnes et des sociétés.

Corps, Chair et Être

Le problème du Corps est un problème central dans l’approche moderne :
-  la chosification du Corps est un symptôme visible et courant
-  la banalisation de la relation au Corps est acceptée simplement
-  ceci est un résultat naturel de la vision que le monde moderne a de l’Homme en général et des individus en particulier

Le monde moderne, quand il s’intéresse à l’aspect corporel, le fait :
-  au sens de la morale ambiante
-  au sens des « éthiques de sauvegarde » de la société
-  au sens scientifique pour éloigner les dérives potentielles L’approche chrétienne est diamétralement opposée à celle du monde moderne :
-  elle refuse aussi bien la chosification et la banalisation
-  elle tient au respect de l’expression corporelle comme étant partie intégrante de la spécificité humaine
-  elle dénonce toute dérive au nom de la Science et par ce biais elle s’implique dans le souci mondial de la Bioéthique. Malgré cela, le discours chrétien n’est pas à l’unisson vis-à-vis du monde moderne : le discours protestant, plus ouvert, reste axé sur l’aspect individuel tandis que le discours latin reste moralisant et ne prend pas en considération les dimensions sociales actuelles. La pensée orthodoxe, quant à elle, est loin d’être claire et adaptée au dialogue avec le monde d’aujourd’hui. Pourtant, la théologie orthodoxe a la possibilité de produire un discours innovant :
-  en présentant sa vision anthropologique qui défend l’unité de la personne humaine ;
-  en récapitulant la différence à faire entre Corps et Chair (cf. Saint Paul) ;
-  en alliant son discours éthique à sa conception de l’Être comme étant appelé à « être » ;
-  en soutenant la dimension sociale sans pour autant en devenir esclave ;
-  en considérant la vie en communauté comme une condition sine qua none de la pédagogie de l’Eglise. Mais, de fait, le problème reste entier car :
-  nous n’avons jusque là pas eu le courage de revoir notre discours ambigu à propos du Corps ;
-  notre système paroissial de suivi et d’accompagnement pédagogiques est embryonnaire et éparse ;
-  nous ne faisons pas de l’Ethique une affaire sérieuse dans notre réflexion théologique.

Conclusion

La théologie orthodoxe a le potentiel d’entrer en dialogue avec la Modernité. Elle a une spécificité qui lui permet d’avoir un discours novateur tout en restant en conformité avec la Tradition. L’Eglise orthodoxe a besoin de créer des forums de discussion entre pasteurs, hommes et femmes de sciences, hommes et femmes de bonne foi, jeunes gens et jeunes filles, sociologues et pédagogues, afin d’élaborer dans la continuité une vision d’avenir.


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