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L'Orthodoxie en France Accueil > L’Eglise Orthodoxe >

L’Orthodoxie en France


- Les origines
- Les grandes vagues d’émigration du XXème siècle
- L’après-guerre
- Vers une « orthodoxie française »
- Le témoignage orthodoxe en Occident
- Les défis actuels

L’Eglise orthodoxe n’est plus aujourd’hui en France un ensemble sans unité de communautés exotiques. Elle s’est largement insérée dans la vie religieuse et culturelle de notre pays. Pour comprendre la situation actuelle, à la fois complexe, difficile et prometteuse, j’évoquerai d’abord les origines et l’organisation de cette Eglise en France, puis l’importance de son témoignage ; je finirai en examinant les problèmes qui se posent à elle et qu’il lui faudra résoudre pour assurer son avenir.

Les origines

Si l’on met à part la Corse où des Grecs du Péloponèse se sont installés en l676, préservant durablement leur langue et leur rite, mais amenés assez rapidement à se rattacher à Rome, la présence orthodoxe en France, jusqu’à 1920 environ, était sporadique et peu significative, sauf peut-être pour les Grecs. Ce sont en effet des marins de Chio qui, à Marseille, sous le Premier Empire, ont forcé le blocus britannique. Tout un ensemble de famille de Chio, et souvent de grandes familles, s’installe dès lors dans ce port où ils construisent une grande église dans la seconde moitié du 19ème siècle. En 1895 s’élève à Paris la cathédrale St-Etienne, mais c’est surtout encore une église d’ambassade. Il en est de même pour la cathédrale russe de la rue Daru. Quant aux églises russes de la Côte d’Azur ou de la côte basque, elles étaient destinées aux aristocrates qui aimaient séjourner en ces lieux. Signalons d’autre part la présence d’une ancienne colonie roumaine, composée surtout d’étudiants, d’intellectuels. Elle se dota à Paris d’un lieu de culte en 1892. Quoi qu’il en soit, ce sont les grandes émigrations de l’entre-deux-guerres qui ont donné consistance à la présence orthodoxe en France.

Les grandes vagues d’émigration du XXème siècle

En 1920 et dans les années suivantes, des foules de réfugiés russes, fuyant la révolution enfin victorieuse après la guerre civile, arrivent en France. La plupart des intellectuels parlaient français. Les industriels français d’autre part, faisaient venir par groupes entiers une main d’oeuvre populaire. D’après les statistiques de la S.D.N., on peut dire que sur les 2 100 000 Russes qui ont fui leur pays, 400 000 environ se sont alors établis en France. Paris est ainsi devenue la capitale de l’émigration russe. Les quelques églises construites avant 1920 deviennent des paroisses qui adoptent le statut d’associations cultuelles selon la loi de 1905. Mais surtout se multiplient un peu partout, notamment à Paris dans le 15ème arrondissement, de petites communautés, émouvantes de foi et de pauvreté, installées dans des garages ou des ateliers. En province, ce sont souvent des paroisses ouvrières, en Lorraine, au pays de Montbéliard, dans les Alpes du nord, la région du Creusot, celle de Caen.

Les intellectuels se regroupent autour de l’Institut St-Serge, créé en 1925. Beaucoup de ces paroisses improvisées sont desservies par des hommes tard venus au sacerdoce, la plupart mariés, presque tous muris par l’apocalypse intrahistorique qu’ils ont traversées.Un Archevêché s’organise selon les règles établies par le concile réuni à Moscou en 1917 et interrompu en 1918, concile d’aggiornamento. L’archevêque est élu par le clergé et par le peuple, les laïcs, grâce à un ensemble de conseils eux-mêmes élus, ayant une part réelle dans l’administration du diocèse et des paroisses.

Avec la consolidation et le durcissement du régime soviétique, des schismes plus ou moins graves se produisent. En 1926, se constitue l"’Eglise russe hors frontières" ou "Eglise synodale", minoritaire en France, très conservatrice. En 1931, le nouveau responsable de l’Eglise patriarcale russe, le métropolite Serge, désireux de montrer que l’Eglise, tout en sauvegardant son message, devait s’insérer loyalement dans la société soviétique, nia devant des journalistes occidentaux l’existence de persécutions en Russie. Le scandale fut grand en Europe occidentale où se développait un ample mouvement de prière pour les nouveaux et innombrables martyrs. Le chef de l’Eglise de la diaspora russe, le Métropolite Euloge, constatant que le Patriarcat avait perdu sa liberté, demanda la protection de Constantinople, centre de primauté responsable de l’unité et de l’universalité de l’Eglise orthodoxe. Ce patriarcat "oecuménique" organisa alors un exarchat qui engloba plus des deux tiers de l’émigration russe, gardant la cathédrale de la rue Daru, l’institut St-Serge et le mouvement de jeunesse de « l’Action chrétienne des étudiants russes ». Seul un petit groupe comptant d’ailleurs quelques fortes personnalités, resta fidèles à Moscou, non par sympathie politique envers l’URSS, mais dans une autre perspective ecclésiologique, celle d’une fidélité rigoureuse à « l’Eglise-Mère », et refusant la « sollicitude » de Constantinople et ses droits sur la diaspora orthodoxe deux approches ecclésiologiques dont la différence est toujours actuelle.

L’autre émigration massive, presque contemporaine, fut celle des Grecs d’Asie Mineure après le désastre de 1922-1923 et « l’échange des populations". La France accueillit alors plusieurs dizaines de milliers de réfugiés, venant principalement de Smyrne, d’Aïvala, de Brousse, puis de Cappadoce, du Pont-Euxin, de Constantinople. On peut noter trois principaux centres d’implantation : d’abord la région parisienne, avec ses artisans de la confection, de la fourrure, de la chaussure, que le romancier franco-grec Clément Lépidis a si bien évoqués ; puis la région lyonnaise, avec les ouvriers de St-Etienne et des Alpes du Nord ; enfin et surtout la région de Marseille, où se sont multipliées les paroisses populaires, jusque dans le delta du Rhône. Dans les années 30, fuyant la domination italienne sur le Dodécanèse, sont aussi arrivés en France de nombreux habitants de ces îles. La seconde guerre mondiale entraîne parmi les orthodoxes les prises de position les plus diverses. Si quelques Russes furent attirés par l’armée Vlassov, Russes et Grecs se trouvèrent aux premiers rangs de la résistance. A Marseille, l’Eglise grecque se mit au service des plus démunis. A Paris, l’"Action orthodoxe" fit de même. Elle était animée par une femme de génie, une ancienne révolutionnaire devenue une moniale atypique, la Mère Marie Skobtsov - poète, philosophe, brodeuse d’icônes, qui, pour s’être dépensée sans compter au service des Juifs persécutés fut déportée et mourut à Ravensbruck en 1945.

L’après-guerre

Depuis 1945, la communauté orthodoxe s’est à la fois diversifiée et largement intégrée dans la société française.

L’émigration grecque s’est faite individuelle ou par petits groupes (par exemple de Tenedos vers 1980). En 1945-1950, la "seconde émigration" russe, celle des "personnes déplacées" est arrivée en France mais, dans sa grande majorité, devant l’incertitude de la situation politique, a gagné l’Amérique, suivie d’ailleurs par un nombre important des émigrés des années 20. Dans la décennie qui a précédé la chute du communisme européen, s’est produite la "troisième émigration", composée surtout d’intellectuels dissidents : tandis que les scientifiques préférait New York devenu pour la diaspora russe un centre aussi important que Paris, les "littéraires" préféraient la France. Enfin, depuis la chute du "mur", ceux qu’on appelle les "nouveaux Russes" affluent dans notre pays, renforçant d’une manière inattendue une diaspora qui semblait exténuée.Simultanément, l’immigration orthodoxe s’est diversifiée : avec des Roumains, venus pour des raisons politiques, plus récemment intellectuelles ou économiques, des Serbes très nombreux, quittent les convulsions et la pauvreté yougoslaves, des Antiochiens, Libanais et Syriens, fuyant la guerre et l’effondrement économique...

Depuis les années 70-80, une mutation s’opère dans les milieux orthodoxes. Si l’on met à part l’émigration serbe, on est frappé par leur insertion dans la société française. Beaucoup d’émigrés grecs, très pauvres dans le contexte de la crise économique des années 30, se sont affirmés à force de travail et d’intelligence, certains sont devenus de grands couturiers, des hommes d’affaires ou des commerçants d’envergure. Nombre de leurs enfants et petits enfants remplissent aujourd’hui des rôles de premier plan, médecins, ingénieurs, avocats, grands universitaires. Mr. Stelio Farandjis par exemple est secrétaire général du haut Comité de la Langue Française, tout en restant attentif à la destinée et au témoignage de l’Orthodoxie.

Simultanément, l’Eglise grecque, bien épaulée par l’Eglise-mère, qui n’a cessé d’envoyer en France des prêtres et des enseignants, a réussi à garder parmi ses fidèles ouvriers et artisans. Par contre, dans les milieux d’origine russe, l’élément prolétarien s’est le plus souvent dissout dans les masses françaises. Pourtant ce sont les orthodoxes d’origine russe et, faut-il ajouter, roumaine, qui jouent le rôle le plus important dans l’intelligentzia française, tandis que quelques milliers de Français de souche sont entrés dans l’Orthodoxie. L’Institut St-Serge s’est ouvert à des étudiants et des professeurs de toutes origines et dispense maintenant son enseignement en français.L’enseignement par correspondance qu’il organise touche environ deux cents personnes, surtout en France.

Vers une « orthodoxie française »

Devant cette situation, l’Eglise orthodoxe a réagi de deux manières opposées la tentation, aujourd’hui avortée, d’organiser systématiquement une "orthodoxie française" la lente et prudente évolution vers une coordination des forces traditionnelles, d’abord, mais non uniquement, au niveau épiscopal. De jeunes intellectuels fervents et militants avaient organisé dans l’entre-deux-guerres une "Confrérie de St-Photius". Face au monolithisme clos et à l’unionisme de l’Eglise catholique d’alors, la Confrérie affirmait l’universalité de l’Orthodoxie et sa vocation à assumer l’héritage spirituel de la France. La rencontre de la "confrérie" et d’une "petite Eglise" détachée du catholicisme et passée par divers milieux "libéraux" et théosophiques permit la naissance, en 1937, de "l’Eglise catholique orthodoxe de France", ECOF, alors patronnée par le patriarcat de Moscou. Après la seconde guerre Mondiale, cette communauté erra de juridiction en juridiction à cause des libertés qu’elle prenait avec l’ecclésiologie et la spiritualité traditionnelles. Elle développa assez vite une idéologie spécifique, de type nationaliste et uniate inversée : faire ressurgir la Gaule "orthodoxe" de l’époque mérovingienne, opposer à un catholicisme "romain" un catholicisme orthodoxe proprement français. Elle utilisait une liturgie "gallicane", en fait création hybride, et réunissait presqu’uniquement des convertis. Elle ouvrait sa communion, d’une manière systématique, aux catholiques et aux protestants, non dans une perspective « d’hospitalité eucharistique » mais comme un moyen de prosélytisme.

Cette communauté, qui compta jusqu’à environ 10 000 membres et bien plus de sympathisants, pénétra assez profondément la société française. son animateur fut longtemps un prophète déraciné, non sans talent voire génialité, le P. Eugraph Kovalesky, devenu Mgr Jean de St-Denis. Un de ses frères, Maxime, réalisa une oeuvre de grande importance, dans le domaine du chant liturgique (le P. André Gouzes, de Sylvanès, lui doit beaucoup). Pourtant, l’ECOF n’allait pas sans dérives sectaires. Elle n’était pas reconnue par les autres évêques orthodoxes établis en France, à cause de son laxisme canonique, de son ecclésiologie nationaliste, de certaines fantaisies de son enseignement. Longtemps protégée par l’Eglise de Roumanie pour des raisons surtout politiques, elle fut abandonnée par elle en 1993 et depuis s’est peu à peu décomposée.

La voie durablement choisie par l’Eglise orthodoxe en France est donc celle d’une lente coordination des forces traditionnelles. Avec la venue des nouvelles immigrations, les "juridictions" s’étaient multipliées.

L’Eglise grecque est devenue une métropole en 1963, l’Eglise d’origine russe, restée fidèle à Constantinople malgré diverses vicissitudes, est devenue tout récemment un exarchat autonome du Trône Oecuménique. En 1969-1974 fut cré‚ un diocèse du patriarcat de Serbie, en 1980 un diocèse du patriarcat de Roumanie, en 1980 aussi ce fut le tour du patriarcat d’Antioche, dont le représentant a été récemment nommé métropolite. Simultanément, pour surmonter cet éparpillement ou plutôt le transformer en une richesse multiple, dans les années 60, peu à peu, un groupe de laïcs secondés par des prêtres de grande valeur comme le P. Lev Gillet et le P. Boris Bobrinskoy, a créé une Fraternité orthodoxe qui réunissait des jeunes de toutes les juridictions, en leur demandant de mettre en commun leurs patrimoines culturels et spirituels. Ouverte aussi peu à peu aux adultes, la Fraternité cherche à favoriser l’amitié entre orthodoxes et l’approfondissement de leur foi. Depuis 1971, elle organise tous les trois ans des congrès de célébration et de réflexion qui réunissent de 700 à 1000 personnes. Le dernier s’est tenu à Paray-le-Monial en 1999[1]. La Fraternité‚ a permis aussi l’apparition de Fraternité régionales avec leurs propres rassemblements, souvent annuels. Comme l’écrit le P. Jean Roberti, ces "réseaux transversaux" ont manifesté l’existence de communautés vivantes en province", ils ont "fait comprendre que des laïcs étaient capables de prendre en main l’organisation matérielle des communautés ; (ils) ont montré à la hiérarchie épiscopale que la francophonie était devenue une réalité" (Etre orthodoxe en France, Paris, 1998, p. 63).

Dans la plupart des juridictions apparaissent alors des paroisses francophones de rite traditionnel syrobyzantin, une trentaine environ aujourd’hui, à quoi il faut ajouter une dizaine de petites communautés monastiques dont parlera tout à l’heure le Père Syméon ... Témoignage exemplaire, paisible, de pure prière et accueil.Parmi les « services » de la Fraternité, le Service orthodoxe de presse donne des nouvelles de l’ensemble du monde orthodoxe et favorise le désenclavement des diasporas. Les orthodoxes ont aussi accédé aux médias radio, télévision ils disposent de plusieurs collections dans l’édition française, leur présence s’est « institutionnalisée » dans toutes les manifestations oecuméniques.

L’épiscopat a tenté de correspondre à ces évolutions en se rassemblant d’abord en un Comité inter-épiscopal, ensuite, plus récemment - en 1997 - en une Assemblée d’évêques qui s’est dotée de plusieurs commissions, qui ont été présentées aujourd’hui.

Au total, on peut évaluer aujourd’hui le nombre des baptisés orthodoxes en France à environ 300 000, surtout si l’on tient compte des récentes émigrations balkaniques, russes et proche-orientales. A quoi il faudrait ajouter le même nombre d’Arméniens, dont la foi est la même mais qui restent à part.

Le témoignage orthodoxe en Occident

L’importance du témoignage orthodoxe en France dépasse de beaucoup l’importance numérique de nos communautés.

La première émigration russe, en effet, celle des années 20, a introduit dans ce pays une élite de théologiens et de "philosophes religieux" qui, du reste, parlaient français. La plupart se sont regroupés autour de l’Institut St-Serge et de la revue Put’ (le Chemin) dont le responsable était le philosophe Nicolas Berdiaev. Ils ont pu ainsi faire porter fruit à l’étonnant renouveau intellectuel et spirituel qu’avait connu au début du siècle l’intel1igentzia chrétienne de Russie, au carrefour de la tradition hésychaste (par les "onomatodoxes" en particulier) et d’une modernité représentée surtout par Dostoïevski et Nietzsche. Un Berdiaev a célébré la personne et la liberté et marqué le mouvement personnaliste français (le groupe et la revue "Esprit" puis Leiris et Moré), un Chestov a fécondé la pensée "existentialiste", notamment celle d’un Camus. Un Boulgakov a donné au christianisme une dimension cosmique et marqué la théologie d’un P. Louis Bouyer et la gnose d’un Henry Corbin.

La génération suivante était née au début du siècle et ses représentants avaient souvent achevé leurs études à la Sorbonne. La plupart ont écrit directement en français. Ils ont réalisé une rencontre décisive entre l’hellénisme chrétien et la théologie russe. Celle-ci a pris pleinement conscience de ses racines patristiques et byzantines. Ainsi s’est élaborée, avec un Lossky,un Florovsky, un Krivochéine, une Myrrha Lot-Borodine, le renouveau néo-patristique et néopalamite. En même temps Nicolas Afanassieff formulait son "ecclésiologie eucharistique", point de départ de l’ecclésiologie de communion qui, aujourd’hui s’est plus ou moins imposée dans la plupart des confessions chrétiennes. Paul Evdokimov a tenté la synthèse de la grande Tradition ainsi retrouvée et des meilleures intuitions des "philosophes religieux".

La génération suivante, née en France dans les années 20 à 35 du vingtième siècle a donné une pleïade de grands théologiens néo-patristiques qui ont renouvelé l’approche orthodoxe du dogme et de l’Eglise. Les Pères Schmemann et Meyendorff, après avoir travaillé à Paris, ont animé à New York le Séminaire St-Vladimir, le premier donnant les clés de la liturgie (dans une démarche que devait reprendre en France ce grand liturgiste et traducteur que fut Constantin Andronikof), le second précisant avec une clarté et une profondeur exemplaires l’histoire spirituelle et doctrinale de l’Orthodoxie. Particulièrement importante, à Paris même, est l’oeuvre du Père Boris Bobrinskoy, aujourd’hui doyen de l’Institut St-Serge, pour la théologie de la Trinité et du Saint-Esprit et pour le sens profond des sacrements. Le fils de Vladimir Lossky, Nicolas a beaucoup travaillé dans le domaine oecuménique et celui de la musique liturgique.

Le fils de Paul Evdokimov, Michel, lui aussi très engagé dans le travail oecuménique, sait dégager du folklore et du nationalisme de l’Orthodoxie. Parallèlement, une vocation semblable s’est éveillée dans les milieux grecs avec surtout la grande œuvre cathéchétique du P. Cyrille Argenti. Sont apparus aussi, et c’est très significatif, des penseurs orthodoxes qui étaient ou sont des Français de vieille souche ainsi Elisabeth Behr-Sigel et son maître, ou plutôt son ami le P. Lev Gillet qui signait humblement ses livres "un moine de l’Eglise d’Orient" et nous a laissé un témoignage spirituel incomparable.Un Français devenu orthodoxe en Grèce, Jacques Touraille, a traduit intégralement la grande Philocalie, traduction publiée en deux forts volumes aux éditions Lattès et DDB ...

En même temps s’est produit un renouveau vraiment essentiel de la théologie de l’icône, avec les grandes études de Léonide Ouspensky. Il écrivait "Tant du point de vue artistique que du point de vue spirituel, l’icône est l’une des plus grandes découvertes du 20ème siècle". Ouspensky a formé des disciples venus du monde entier et certains ont à leur tour créé des écoles dans leurs pays d’origine. Sur le plan de la pensée, sa recherche est aujourd’hui continuée par le P. Nicolas Ozoline. A Paris même, un iconographe de génie, Grégoire Krug (1907-1969), a réalisé un art de transfiguration, qui pratique toutes les modulations de la blancheur, utilisant les rouges clairs et les verts aigus, dépouillant les formes, baignant d’infini les visages.

Mentionnons au moins les fresques de l’Ermitage du Saint-Esprit, au Mesnil St-Denis, dans les Yvelines ; l’ inconostase de l’église St-Séraphin-de-Sarov à Montgeron (Essonne), avec une extraordinaire icône de S. Séraphin, la décoration de l’église Notre-Dame de Kazan à Moisenay, près de Melun. Après des années d’incertitude liées à l’affaiblissement biologique de l’émigration russe, une relève se précise maintenant avec une pléiade d’homme jeunes dont - signe des temps - aucun n’est d’origine russe : à St-Serge, Michel Stavrou, Bertrand Vergely, Jean-François Colosimo ; en province Jean-Claude Larchet, le Père Jean Roberti, Maxime Egger et tant d’autres que j’oublie : qu’ils me pardonnent.

A quoi il faut ajouter deux oeuvres qui touchent un large public et se veulent d’inspiration orthodoxe, tout en se situant, surtout la seconde, à distance de l’institution ecclésiastique celle d’Annick de Souzenelle, qui se fonde surtout sur la tradition mystique du judaïsme, et celle de Jean-Yves Leloup, commentateur des Pères et des évangiles apocryphes ...

Les défis actuels

L’avenir reste précaire, comme le souligne la situation en province. Les prêtres manquent, ou sont insuffisamment formés. Parmi les prêtres venus pour un temps de l’étranger, seuls les Roumains, et surtout ceux qui poursuivent à St-Serge des études de doctorat, sont d’une aide précieuse. Connaissant déjà ou apprenant vite le français, ils s’adaptent de la manière la plus heureuse et peuvent animer, dans la région parisienne, des communautés francophones. Paradoxalement, dans une église qui met si fortement l’accent sur la vie liturgique, beaucoup de paroisses de la province plus lointaine n’ont qu’une liturgie eucharistique par mois, ne parviennent pas à disposer d’un choeur, manquent de toute catéchèse (J.C. Roberti, op. cit., p. 196). Seuls le renforcement et l’action vraiment commune de l’Assemblée des évêques pourra remédier à cette situation.

Mais le véritable problème pour les orthodoxes en France est de parvenir à se situer, aussi bien par rapport aux Eglises dont ils sont originellement issus que par rapport aux traditions culturelles et religieuses de la France.Globalement, en ce qui concerne le premier aspect du problème, on peut dire que ce qu’on a appelé, d’une manière vague et commode, "l’école de Paris", a su unir le sens de la Tradition et celui d’une libre recherche, a su mettre au service de l’Orthodoxie les vertus intellectuelles de l’Occident. Cette "école" a compris la situation nouvelle des chrétiens dans une société sécularisée et, loin d’avoir peur ou de maudire, elle a vu dans cette situation l’appel à une foi plus consciente, plus personnelle,discrètement rayonnante.

Pour prendre un exemple précis, les éditions en langue russe YMCA et le témoignage en Russie, où il se rend souvent, de leur directeur, Nikita Struve, ont contribué puissamment à renforcer là-bas le courant, minoritaire certes mais important, d’une Orthodoxie ouverte. Plus largement, c’est bien d’une telle Orthodoxie que nous sommes amenés à porter témoignage, au moment où tant d’Eglises locales accentuent l’autocéphalisme, le ritualisme et la xénophobie.

Il importe d’autre part de situer d’une manière juste le témoignage orthodoxe en France. Nous ne devons pas oublier que la France, à la différence des Etats-Unis, est une très vieille terre chrétienne, jusque dans ses divisions je pense aux trois grands courants de son histoire spirituelle : le courant catholique, celui de la Réforme et l’humanisme républicain et socialiste, souvent évangélique (il suffit de relire Victor Hugo !). De s. Irénée de Lyon, au 2ème siècle, au Moyen-Age, avec la théologie cistercienne, les synthèses opposées et complémentaires de St. Thomas d’Aquin et de St. Bonaventure, et la mystique rhénane qu’aimait tant Vladimir Lossky, la France a fait partie de l’Eglise indivise, qui ignorait l’usage confessionnel des mots "catholique" et "orthodoxe". Plus tard le ferment de l’Eglise une n’a jamais cessé d’agir dans ce pays l Que l’on pense à Agrippa d’Aubigné et à Pascal, à l’école de spiritualité du 17ème siècle, nourrie des Pères grecs, ou encore à la floraison moderne de sainteté, de Benoît Labre, ce fol en Christ, à Thérèse de Lisieux ; sans oublier la grande littérature chrétienne du 20ème siècle, avec Bloy, Péguy, Claudel et Bernanos. Notre présence ici doit donc être respectueuse et discrète, pour un approfondissement commun. L’icône, la "prière de Jésus", certains aspects de la liturgie syrobyzantine, se sont répandus spontanément, et nous aidons à les faire mieux comprendre, tout en nous ouvrant de notre côté à l’héritage et aux recherches d’une spiritualité vivante et de tant d’interrogations concernant l’engagement des chrétiens dans la société contemporaine. Si nous pouvons aider les chrétiens d’Occident à retrouver pleinement leurs racines, ils nous aideront, de leur côté, à comprendre que tout n’a pas été dit, qu’on ne peut se contenter de répéter les Pères, que l’Esprit souffle toujours pour que la Tradition, si nous voulons qu’elle reste vivante, doit être créatrice ... Certes, on nous traitera, ici ou là, de "modernistes" , mais c’est le risque même de la vie. L’Assemblée des évêques orthodoxes de France évoluera sans doute dans un sens quelque peu synodal. Si l’avenir est sans doute dans l’organisation d’une Eglise locale, ce ne pourra être que d’une manière originale. Originale parce que nous ne sommes pas ici, je viens de la dire, en pays de mission, et parce que ce n’est pas une seule Eglise autocéphale que nous devons représenter, mais toute l’Orthodoxie, dans sa riche diversité, et compte-tenu de la "sollicitude" de Constantinople pour les communautés de la diaspora. Je sais que ces derniers mots irriteront certains. Qu’ils considèrent plutôt l’assaut multiple livré actuellement au christianisme, et nos petites querelles intérieures leur sembleront dérisoires. Est-il vrai que le Christ est ressuscité ? Ou sommes nous des menteurs qui se contentent de bien chanter ? Si le Christ est vraiment ressuscité, un peu en nous aussi, si peu que ce soit, alors soyons assurés que quelles que soient les difficultés, l’amour et l’intelligence vaincront.

Olivier Clément

[1] depuis la rédaction de ce texte, deux congrès se sont tenus à saint Laurent sur Sèvres en 2002 et Blankenberge en 2005


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